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HALÁSZ Katalin
Monuments du Temps


Evoquer les étroites relations que le genre romanesque entretient, dès ses débuts, avec l'historiographie est devenu un lieu commun. On a depuis longtemps reconnu la parenté de ces deux genres dans leur mode d'écriture, comme dans certains de leurs procédés narratifs. On n'ignore pas non plus qu'un lien plus essentiel se révèle dans les textes romanesques par le truchement d'une problématique de la référence ou de la vérité, si l'on préfère. Pour ce qui est des présupposés théoriques de ma contribution, je renvoie à l'ouvrage magistral de Paul Ricoeur.[1] Tout récit remonte à quelque mythe, avec comme objet de préoccupation une temporalité, encore indivise, indifférenciée que l'histoire et la fiction ne cesserons de préciser et de reformuler avec le temps, conformément à leur intentionnalité propre. C'est donc la temporalité de l'action humaine qui constitue le point nodal liant à jamais les deux types de récit, en suscitant entre eux échange, empiétement réciproque, entrecroisement. "N'est-ce pas le temps humain, fait observer Paul Ricoeur, que l'historiographie et la fiction littéraire refigurent en commun, en croisant sur lui leurs modes référentiels?"[2]

La question qui me préoccupe cette fois est de savoir si, dans le Lancelot-Graal, la principale stratégie d'authentification du narrateur, laquelle suit ouvertement le modèle historiographique, doit être purement et simplement interprétée comme stratégie ou si une nécessité s'y manifeste, indépendamment du degré de conscience qu'en avait l'auteur du récit, degré dont nous ne saurions par ailleurs juger en toute honnêteté. Si nécessité il y a, elle a dû se manifester par des faits textuels ou diégétiques autres que l'image bien connue du narrateur historien travaillant sur des chroniques dont la rédaction constitue un des éléments de la diégèse même. Compte tenu du temps qui m'est imparti, je me suis bornée à étudier, dans l'optique des échanges entre histoire et fiction, l'une des caractéristiques de l'intrigue du Lancelot, tout en faisant éventuellement référence à La Queste et à La Mort Artu.[3]

Pour commencer, prenons un épisode dont le protagoniste est Boort[4]: un soir, il arrive dans un ermitage où il y a une chapelle qui "n'estoit mie moult grant, mes assez estoit riches et bien faiz de son grant et estoit couverz de plonc;"[5] Par sa rareté, la description d'un ermitage si concise soit-elle éveille l'attention et, en effet, on apprend vite qu'il a une histoire qui concerne au premier chef Boort lui-même. Le lieu même et les paroles de l'ermite à propos de la construction du bâtiment provoquent la curiosité de notre héros: "En non Deu, fait Boorz, ceste part ne cuidoie je mie que il son père fust venuz: si desir moult a savoir quele honor Diex li fist ça endroit por quoi il establi ça ceste chapele."[6] Au temps du couronnement d'Arthur, sur les lieux mêmes où s'élève l'ermitage, une bataille avait opposé le roi Sersés au roi Boort, qui s'en est sorti vainqueur. Pour commémorer sa victoire, après avoir élevé la chapelle, il y a déposé la couronne de Sersés. Ses paroles prononcées à cette occasion sont rapportées au discours direct: "Et por ce, fait il, que il ne soit pas doutable chose de l'onor que Diex m'a donnee, remaindra la couronne Sersés ceanz si qu'ele sera tesmoing de ceste chose toz les jorz que ceste chapele durra."[7] Voilà un monument dans les deux sens du terme: d'une part, construction commémorative, d'autre part, preuve, document; témoignage visible, tangible du passage du roi Boort par cet endroit-là, trace qui mènera son fils à la découverte des événements d'avant sa naissance, à l'histoire des prédécesseurs.[8] Par son acte de construction et sa parole, le roi Boort monumentalise le présent et le passé récent vécus et les constitue en passé historique, car enfin, en adressant ce message de pierres à l'avenir, à ses successeurs, il pense au temps où il ne sera plus sur terre, en adoptant en quelque sorte la perspective des successeurs.

Notons ici qu'il y a, un peu plus loin, une autre couronne "envoyée" à l'avenir, celle du roi Ban et c'est également le fils Lancelot qui la retrouvera, en faisant à son tour une remontée vers le passé pour prendre possession d'une parcelle de l'hisoire du père. Le récit qui rend la trace lisible pour Lancelot vient d'un vieux chevalier, témoin du temps révolu.[9]

Car dans un cas comme dans l'autre, le protagoniste serait incapable d'interpréter les traces sans le secours d'un récit. Mais le récit a à son tour besoin de l'appui de la trace matérielle pour être crédible, pour que l'événement rapporté ne soit pas comme le dit le roi Boort "doutable chose". L'ermite qui accueille Boort est particulièrement digne de foi, étant témoin oculaire: chevalier à l'époque, il avait participé à la bataille, il y était même blessé, puis il avait assisté à la construction de l'ermitage. Blessé, se croyant à l'article de la mort, il voulait abandonner le service d'armes et se retirer du monde. Le roi Boort avait constitué une rente pour lui et pour ceux qui allaient lui succéder dans l'ermitage. Sans que le texte soit explicite sur ce point, il est sous-entendu que l'ermite aurait transmis l'histoire complète de l'ermitage à un éventuel successeur, supposition étayée par le fait que, dans tout le cycle, ermites, moines et recluses sont la mémoire vivante de la communauté arthurienne, à tel point qu'on dirait qu'ils font fonction d'"archives orales" du royaume.

Cet épisode est à la fois typique et atypique: typique quant au déroulement de la remontée vers un passé assez élogné dont le protagoniste est totalement ou presque totalement ignorant, mais qui le concerne pourtant de très près: au cours de ses errances, il tombe sur quelques vestiges du passé qui font naître en lui le désir d'en connaître l'histoire et c'est alors qu'intervient un récit pour compléter le témoignage de la trace. Atypique, l'épisode l'est en ce sens que le passé révélé n'impose aucune obligation au protagoniste, il n'y a pas d'aventure pour Boort cette fois-ci. Comme l'épisode n'a pas de suite et qu'il ne recèle aucun mystère ni signe surnaturel ce qui est rare dans ce type d'épisode , la seule fonction qu'on puisse lui assigner dans l'intrigue est celle d'avoir contribué à la formation d'un temps collectif, d'une perspective historique. C'est la pure manifestation de cette fonction qui me l'a fait choisir comme point de départ à mes réflexions.

Par certains côtés d'autres passages s'apparentent à l'épisode étudié. La description de la Roche aux Saxons[10], celle du château où la demoiselle séductrice mène Lancelot dans l'épisode de la Charrette[11], donnent l'occasion au narrateur de nuancer l'image du passé en nous reportant au temps de Vortiger et du jeune Baudemagu. De même, le premier voyage de Lancelot en Sorlois, son premier passage sur l'un des deux ponts, espèces de forteresses, constitue le point de départ d'une remontée à l'époque où Merlin a prophétisé les aventures à venir.[12] Cette fois encore, l'histoire est rapportée par le narrateur, mais au moment où Gauvain et Hector passent à leur tour sur le même pont, nous apprenons avec les protagonistes que le monument comporte une partie qui est document écrit: il y a des inscriptions gravées sur pierre, leur ensemble forme une sorte de chronique tenue au jour le jour, reliant le passé lointain au présent des héros, soulignant la continuité de l'histoire.[13] L'exploit de Gauvain sera à son tour immédiatement inscrit[14], geste qui, d'une part, replace son acte dans une longue série, et d'autre part, renvoie de façon implicite aux instruments de travail du narrateur-historien: les faits relatés dans les chroniques rédigées à la cour d'Arthur peuvent être dans certains cas vérifiés sur les lieux des événements, grâce aux traces. C'est ainsi qu'on observe la constitution de certains objets en traces, l'intentionnalité étant manifeste dans ces cas-là: les personnages du roman souhaitent que les générations futures puissent les rejoindre par la pensée, qu'elles puissent prendre connaissance de leur existence. Un autre passage, au début du cycle, raconte l'élévation d'une chapelle, puis d'un monastère pour perpétuer la mémoire du roi Ban à l'endroit même où il est tombé mort.[15] Le plus bel exemple de ce procédé se trouve dans La Mort Artu: devant quitter le royaume d'Arthur, Lancelot envoie son écu, comme il dit "en leu de moi" (161), à l'église Saint Etienne de Kamaalot, en se confiant à son écuyer: "...et le lesse en tel leu ou il puisse remanoir et ou il soit bien veüz, si que tuit cil qui des ore mes le verront aient en remenbrance les merveilles que ge ai fetes en ceste terre."[16] Dans cette église des traces s'accumulent d'ailleurs dès le Lancelot, mais tout particulièrement dans La Mort Artu: Arthur y fait peindre le serpent, figure emblématique, énigmatique monument non seulement de son propre destin, mais aussi de celui de son royaume.[17] C'est également là que se trouvent les tombes avec inscription traces et monuments par excellence du frère de Mador[18] et des frères de Gauvain[19].

On aura deviné qu'une attention toute particulière sera réservée, dans cette étude sur les monuments du temps, aux ermitages, aux maisons de religion avec leur chapelle et leur cimetière. En effet, ils ont souvent la qualité de trace et de document, non seulement par eux-mêmes, mais aussi grâce aux objets et informations historiques qu'ils renferment. Il y a, bien sûr, beaucoup d'ermitages qui sont simplement là, à la tombée du jour sur le chemin des chevaliers errants. Certaines épithètes comme "vieux, ancien, gaste", fréquemment accolées soit à l'ermitage, soit à son habitant, suggèrent cependant qu'il y aurait là peut-être beaucoup de choses à apprendre sur le passé, si le récit s'y arrêtait plus longuement.[20] Lancelot chevauchant vers la Douloureuse Garde laisse ses écuyers dans un ermitage où l'on garde la tombe de Leucan, neveu de Joseph d'Arimathie.[21] Dans un autre épisode, Gauvain à la recherche d'un gîte rencontre un prêtre qui lui indique l'ermitage de la Croix tout en lui expliquant l'origine du nom: au dire des vieux, à l'endroit où il s'élève, fut plantée la première croix de la Grande-Bretagne.[22] Un soir le même héros se voit offrir l'hospitalité dans un ermitage "très ancien", appelé le Bienfait, puisque le tout petit ermitage d'autrefois s'est développé en un monastère considérable grâce à la largesse du duc de Cambenyc.[23]. Ces menus détails en apparence insignifiants dans l'énorme fleuve des aventures qui pourraient jeter quelque lumière dans les profondeurs du temps, créent chez les protagonistes, avec d'autres éléments de la diégèse, le sentiment d'être des successeurs avant de devenir des prédécesseurs.

Les monuments analysés jusqu'ici ont ceci de commun qu'ils constituent des traces laissées par des êtres humains sans qu'une puissance surnaturelle soit intervenue pour brouiller le cours normal du temps humain: un petit ermitage devient un grand monastère et change de nom pour rappeler la prodigalité d'un grand seigneur; des maçons bâtissent des chapelles pour commémorer des défaites et des victoires; enfin, les tombes renferment des morts bel et bien morts. En revanche, les tombes que Lancelot trouve dans le Saint Cimetière renferment, l'une un mort dont le corps ne s'est pas corrompu pendant plusieurs siècles, l'autre un vivant qui souffre dans les flammes depuis le temps de Joseph d'Arimathie.[24] Cette dernière surtout fait problème: la cave et le cimetière avec leurs tombes forment ensemble un monument conservant la mémoire du grand évangélisateur du Pays de Galles (Galaad) et celle d'un grand pécheur (Symeu), mais à la suite d'une intervention divine, celui qui, selon la temporalité humaine, devrait normalement laisser des traces tout en disparaissant est toujours là, à la fois trace vivante de lui-même et témoin d'époques révolues: nous avons ici affaire à un témoignage dont un historien ne pourrait jamais disposer.

La voix de Symeu sortant de la tombe évoque trois périodes différentes du passé: celles de Joseph d'Arimathie, de Merlin et du roi Ban. Le corps de Galaad, ancêtre de Lancelot, et les informations qui l'entourent, ainsi que les faits relatés par Symeu qui lui révèlent des choses de première importance, concernent intimement notre héros, son lignage, ses origines: mérites de Galaad le vieux, prophéties de Merlin sur l'avenir devenu le présent et le futur proche de Lancelot, baptême et véritable nom de Lancelot, péché d'adultère de son père. Toutes ces révélations tendent à éveiller en lui la conscience de sa situation dans un temps à dimension historique.[25] Ce n'est pas la première ni la dernière fois que le narrateur nous montre Lancelot obligé de faire face à ce qui peut sortir d'une tombe: si j'ai bien compté, il n'en ouvre pas moins de cinq, et en ajoutant encore les deux tombes ardentes dont l'une sera finalement éteinte par lui dans La Queste, on obtient un chiffre impressionnant.[26]

Au-delà de son intention de donner le frisson à ses auditeurs, de flatter leur goût pour l'extraordinaire, qu'est-ce qui pousse le narrateur à mettre si souvent Lancelot au centre de ce type d'aventures Pour povoir répondre, reprenons quelques éléments des épisodes en question. A la Douloureuse Garde et au Saint Cimetière, il s'agit de l'identification d'un libérateur et, dans une certaine mesure, c'est encore vrai quant aux deux Tombes Ardentes et la Tombe aux Lions. Ces tombes plus précisément les inscriptions, la voix de Symeu, le récit d'un vieil homme identifient notre héros comme fils du roi Ban, fils de la Douloureuse Reine, descendant de Galaad, de Lancelot le vieux, membre de l'illustre lignage de Joseph d'Arimathie: elles le définissent donc par sa place dans la chaîne généalogique. Sans négliger le fait que dans ces aventures, ce que Lancelot rencontre d'abord, c'est la mort, la sienne propre et celle des autres, il n'en reste pas moins qu'il y va à la rencontre de ses origines: à la Douloureuse Garde, la lame du tombeau une fois soulevée, l'inscription portant son nom associé à celui de son père apparaît pour retenir toute son attention. Avec le corps de ses ancêtres, Lancelot retrouve aussi des histoires de famille enfouies, ignorées, des récits qui dessinent avec toujours plus de précision l'histoire d'une mission confiée à un lignage. Cette histoire qui embrasse plusieurs siècles, n'est pas encore terminée, elle est à continuer par Lancelot, et même au-delà, jusqu'au dernier rejeton du lignage, qui, dans ces épisodes de tombe, est également évoqué sous le signe de l'espoir.[27]

Les aventures de tombe qui sont à achever par le protagoniste parlent avec la force des images d'un sentiment qui, selon Paul Ricoeur[28], sous-tend nos préoccupations d'ordre historique, à savoir le sentiment de dette que les vivants conçoivent envers les morts. En soulevant la lame du tombeau de Galaad, Lancelot rend enfin possible le transfert du corps au Pays de Galles dont Galaad était le premier roi chrétien, il est donc juste que son corps saint protège la terre évangélisée par lui. Pour que son aïeul trouve enfin le repos bien mérité par sa vie de chrétien exemplaire, Lancelot doit retirer la tête de son grand-père de l'eau bouillante de la fontaine, la réunir au corps, prendre le corps dans ses bras, le transporter dans la chapelle et le déposer auprès de sa grand-mère, devant l'autel.[29] Les images traduisant ce rapport d'obligation sont encore plus fortes dans les cas où il s'agit de mettre fin aux peines que subissent les ancêtres pécheurs du lignage, mais alors, il faut être plus pur que Lancelot: ces aventures seront réservées à Galaad. Notons entre parenthèses le sujet mériterait cependant un plus long développement , que le nombre et l'importance des scènes ayant rapport à des tombes, à des corps (dont on ne sait pas trop s'ils sont vivants ou morts), répondent aux croyances généralement partagées concernant le Purgatoire, zone intermédiaire entre la vie terrestre et l'Eternité et dont le statut temporel et spatial sollicitait alors fortement les imaginations. Rappelons également à ce propos que, pour abréger les peines de parents décédés, on inventait des pratiques qui manifestaient on ne peut plus clairement le sentiment de dette dont je viens de parler.[30]

L'évocation du Purgatoire nous ramène à un trait spécifique des monuments du temps, des vestiges du passé représentés dans nos textes: aux traces laissées par des prédécesseurs disparus se mêle bien souvent celle d'une présence, ayant valeur de signe et qui semble contredire les vues qu'ont les humains sur le temps, ce qui donne son cachet médiéval je veux dire chrétien à la perspective historique élaborée ou suggérée par les narrateurs. A Escalon, les ténèbres perpétuées sont la trace sensible d'un ancien acte criminel de luxure commis un vendredi saint dans la chapelle du cimetière.[31] Les ténèbres n'enveloppent que la ville, aux alentours, jour et nuit et saisons se succèdent. Ce dont les habitants de la ville sont privés, c'est aussi le cours normal du temps[32]: je vois un rapport entre cette forme de châtiment et le fait que le crime a été perpétré à une période sacrée de l'année. Le meurtre du vieux Lancelot a également eu lieu un vendredi saint et la colère de Dieu se manifeste par le même signe: le château du coupable plonge dans les ténèbres. A la vue de ces merveilles et d'autres encore: le sang qui coule de l'épée brisée[33], la noirceur d'une croix de pierre dans la forêt de Kamaalot[34], le rouge éclatant de la croix tracée avec du sang sur l'écu destiné à Galaad[35] , les personnages éprouvent le vif désir d'en connaître les causes, ce qui donne lieu à des remontées guidées par quelque récit vers les événements marquants du passé. Par l'exemplarité des histoires conservées et remémorées et, surtout, grâce à la présence des signes de la transcendance, ces monuments du temps, tout en gardant leur fonction primordiale, se muent en mémentos de la finalité du temps humain, individuel et historique.

C'est en partie par la représentation de ce que j'appelle les monuments du temps, ces ensembles constitués de traces matérielles et de témoignages interprétant les traces, que le narrateur introduit une véritable dimension historique dans le récit du règne d'Arthur et de la vie de Lancelot. Par ce procédé, il adopte instinctivement ou naturellement, si je puis dire une démarche d'historien. Je tiens à souligner encore une fois que c'est la démarche même qui fait l'objet de la représentation, en tant que composante récurrente de l'intrigue, car la plupart du temps, elle est confiée aux protagonistes. Ainsi assistons-nous à l'éveil et à la formation de la conscience historique des personnages.

Pour mettre en lumière tant soit peu la nature de la perspective historique impliquée par le récit et pour conclure, je me permettrai de rappeler très brièvement l'aventure bien connue de la nef de Salomon.[36] Message envoyé par Salomon au dernier descendant de son lignage pour lui faire savoir qu'il était au courant de sa venue au monde, la nef traverse la mer des siècles, en s'enrichissant pendant la traversée des histoires de ceux qui montent à son bord, qui tirent l'épée à l'étrange baudrier, et c'est ainsi qu'elle arrive au destinataire, à l'époque de la quête du Graal. Message, témoin des siècles, elle est aussi une trace, celle de la Chute, des origines de l'humanité, étant donné que les fuseaux du lit sont faits avec du bois coupé dans les différents rejets de l'Arbre de Vie. Grâce au récit écrit et déposé sur le lit, récit relatant l'histoire de sa construction et de l'Arbre de Vie, la nef rattache la vie de Lancelot, d'Arthur, de Galaad à l'Histoire Sainte, à la Genèse, en exprimant du même coup l'ambition du narrateur de situer son récit dans une perspective d'histoire universelle, telle que le Moyen Age l'a conçue. La nef nous offre aussi la possibilité, certes imaginative, de parcourir le flux du temps en deux sens, le sens pris avec Salomon, et qui va du présent au futur, étant celui que l'histoire digne de ce nom s'interdit. Qu'il me soit permis d'évoquer enfin l'image, la plus émouvante à mes yeux de La Queste, celle de Mordrain souffrant quatre siècles durant pour voir le visage de son lointain descendant et pour mourir dans ses bras.[37] C'est là une perspective que seule la fiction a le pouvoir d'ouvrir pour nous.




[1] Paul RICOEUR, Temps et récit, 1-3, Paris, Seuil, 1991
[2] RICOEUR, 1, 155. C'est Ricoeur qui souligne.
[3] Lancelot, Roman en prose du XIIIe siècle, éd. Alexandre Micha, 1-9, Paris-Genève, 1978-1983. Par la suite, les chiffres romains indiqueront le volume et les chiffres arabes la page de cette édition. La Queste del Saint Graal, Roman du XIIIe siècle, publ. par Albert Pauphilet, Paris, 1984. La Mort le Roi Artu, Roman du XIIIe siècle, éd. Jean Frappier, Paris- Genève, 1964
[4] Lancelot, IV, 272-278.
[5] Lancelot, IV, 272.
[6] Lancelot, IV, 273.
[7] Lancelot, IV, 277.
[8] Pour l'interprétation des termes-clefs comme "monument", "document", "trace", "contemporains, prédécesseurs, successeurs", cf. RICOEUR, 3, 181-228. Si l'on se sent autorisée à emprunter ces termes-clefs, ces instruments de pensée à l'historien, c'est que le narrateur les fictionnalise non seulement en les mentionnant à l'appui de la vérité historique de son récit, mais aussi en les utilisant comme éléments de l'intrigue.
[9] Lancelot, IV, 286-294.
[10] Lancelot, VIII, 433.
[11] Lancelot, II, 25.
[12] Lancelot, VIII, 128-130.
[13] Lancelot, VIII, 409-413.
[14] Lancelot, VIII, 413.
[15] Lancelot, VII, 30-31; 86; 232; IV, 122; 227; VI, 169.
[16] La Mort Artu, 161.
[17] Lancelot, VI, 20-21; 60-61.
[18] La Mort Artu, 78.
[19] La Mort Artu, 132-133.
[20] A titre d'exemple, citons quelques épisodes. Le jeune Lancelot blessé cherche un logement, il passe près d'un cimetière où un moine prie sur le tombeau de ses parents, tout près, il y a un monastère. (Lancelot, VII, 378.) Gauvain s'engage dans "une vieille voie" qui le mène à "un moustier gaste". (Lancelot, VII, 396.) A l'Ermitage aux Errants, Yvain est reçu par un ermite qui était autrefois chevalier à la cour d'Uterpendragon, il a connu le père d'Yvain. (Lancelot, IV, 247-254.)
[21] Lancelot, VII, 305-306.
[22] Lancelot, VIII, 326: "... car la ou il est, che dient li anchien home, fu assise la premiere crois qui onques fust en la Grant Bertaigne..."
[23] Lancelot, VIII, 217.
[24] Lancelot, II, 31-38.
[25] Je renvoie ici à la façon dont Lancelot réagit au spectacle de sa propre tombe et, surtout, de celle de Galaad le vieux, ainsi qu'à sa méditation devant le corps de son grand-père. Lancelot, VII, 331-332; II, 33; V, 121.
[26] La tombe de Lancelot: VII, 331; celle de Galaad: II, 33; la tombe provisoire de Galehaut: II, 217; celle de Corbenic: IV, 202-203; la tombe aux lions: V, 114-131; La Queste, 263-264; la tombe de Symeu: II, 35-38; La Queste, 264-265; la tombe ardente: II, 366-370; La Queste, 262. Peut-être faudrait-il encore ajouter la très riche tombe retrouvée à la Joyeuse Garde par les vieillards du pays qui en raconte l'histoire à Lancelot. (II, 252-254.)
[27] Lancelot, II, 36; IV, 202; V, 120; 127.
[28] RICOEUR, 3, 252-283.
[29] Lancelot, V, 121-123.
[30] Sur ces questions, cf. Jaques LE GOFF, La naissance du Purgatoire, Paris, Gallimard, 1981; Le temps du Purgatoire (IIIe-XIIIe siècles), in Le Temps chrétien de la fin de l'Antiquité au Moyen Age, Paris, CNRS, 1984, 517-529;P.-A. FEVRIER, La tombe chrétienne et l'au-delà , in Le Temps chrétien..., 163-183; Jean-Claude SCHMITT, Temps, folklore et politique au XIIe siècle, in Le Temps chrétien...,490-515; Les revenants. Les vivants et les morts dans la société médiévale, Paris, 1994.
[31] Lancelot, I, 229-234; 254-266.
[32] Certes, je n'ignore pas que la première connotation du terme qui devait s'imposer à l'esprit des auditeurs de l'époque est celle d'un état de damnation, mais comme cette antichambre de l'enfer se situe sur terre et se révèle provisoire, et comme les habitants continuent à y vivoter grâce aux gens charitables du pays, ce que je tiens à mettre ici en relief, c'est que les ténèbres impliquent aussi, en tant que source de souffrance, la perturbation de la conscience qu'on a du cours du temps.
[33] Lancelot, II, 325-340.
[34] Lancelot, II, 320-324.
[35] La Queste, 29-35.
[36] La Queste, 200-228.
[37] La Queste, 81; 262.



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